La structure multicommunautaire du Liban et le système politique consensuel qui en découle, le régime libéral des associations et l'expérience douloureuse des guerres de 1975 à 1990 ont assuré l'émergence d'une société civile libanaise, disséminée dans tout le pays et au niveau de toutes les couches de la population et de toutes les communautés.
On entend par société civile l'ensemble des organisations sociales volontaires qui ne sont pas liées à l'appareil gouvernemental, c'est-à-dire les associations, partis, syndicats, clubs, amicales, ligues, communautés… Ces organisations sont des corps intermédiaires entre la société et le pouvoir, exerçant les trois fonctions suivantes : agrégation des intérêts, médiation, pression.
L'adjectif civil implique la promotion par les organisations de valeurs civiles ou civiques, à savoir notamment :
1. La libre adhésion des membres.
2. Un système démocratique interne de gestion , fondé sur des droits et devoirs.
3. La participation des membres à des actions d'intérêt général ( res publica ) pour la démocratie, le développement, la paix…
4. Le contrôle ou la régulation par ces organisations de la gestion de la chose publique par des réunions, des prises de position, des projets et des programmes, et par le canal des divers moyens d'expression et de pression.
Autonomie et valeurs civiles
Le double critère pour dire qu'une organisation fait partie de la société civile est l'autonomie par rapport à l'appareil gouvernemental et la promotion de valeurs civiles .
Nombre d'auteurs dénient le caractère de société civile à des tribus, des ligues familiales, des organisations communautaires ou plus généralement aux associations primaires et préfèrent le vocable d'organisations populaires ( mujtama' ahli ) à ce genre d'organisations, du fait que l'appartenance n'est pas libre, comme dans un parti ou une associaton, et est régie par la naissance ou la contrainte sociale.
Or l'étude empirique montre que des tribus, dans nombre de pays arabes, exercent un rôle équilibrant et régulateur dans des régimes de pouvoir absolu. En outre des organisations religieuses musulmanes et chrétiennes assurent au Liban la défense des libertés, quand ces libertés sont bafouées par l'Etat central ou, durant les guerres au Liban, par des milices et des pouvoirs de fait. Par contre, des partis à structure apparemment moderne et à idéologie globale peuvent se transformer en partis de personnalités, en instruments de domination et aboutir à une partitocratie.
L' autonomie par rapport à l'appareil gouvernemental et la promotion de valeurs civiles sont les deux critères pour qualifier une association comme faisant partie de la société civile. Il existe des « associations » dans des pays arabes entièrement soumises au diktat du gouvernement et auxquelles le qualificatif d'organisations non gouvernementales est inadapté, si on étudie leur action et leur degré d'autonomie.
La distinction effectuée par des auteurs arabes entre organisations populaires ( mujtama'ahli) et société civile ( mujtama' madanî ), découle d'une vision tranchée de la vie des associations : les organisations dites populaires ( ahli ), comme les organisations religieuses et comunautaires, les ligues familiales… assurent ou peuvent assurer des fonctions civiles, quant à leur autonomie par rapport à l'appareil gouvernemental et à l'exercice de fonctions régulatrices pour le développement et la démocratie. A titre d'exemple, une association de jeunesse d'une communauté peut être cloisonnée, comme elle peut entreprendre des actions et des projets, dans un quartier ou dans un espace plus vaste, mobilisant des personnes dans une perspective ouverte de participation et de développement.
Les organisations de la société civile libanaise sont assuré la cohésion de la société face à un système sophistiqué de guerre et dans un petit pays fortement pénétré de l'extérieur, ainsi que le maintien d'espaces de liberté face à des milices et à des pouvoirs de fait.
Initiative et capacitation
On entend parler d'exigence de participation de la population à la vie publique et au développement. Des programmes sont aussi menés pour développer chez la personne la capacitation ( empowerment ), c'est-à-dire la disposition mentale et culturelle à ne pas être une personne assistée, qui compte exclusivement sur l'aide d'autrui et même de l'Etat, et l'aptitude à exploiter ses aptitudes, à imaginer de nouvelles démarches, à se prendre en charge.
Est-ce de la débrouillardise, la shatara à l'orientale ? Non. La débrouille, c'est l'habileté à se tirer d'affaire. C'est une disposition fort utile, mais à courte vue et vise le temps court, souvent immédiat, une difficulté passagère.
Quant à l'initiative , c'est l'action de celui qui propose ou qui fait le premier quelque chose, la qualité de celui qui sait prendre la décision nécessaire. L'initiative implique, plus que la débrouille, du courage, de la décision, une idée orginaile et féconde, et donc plus que quelques démarches et mesures concrètes « pour en sortir », pour échapper à une contrainte ou un pétrin. Dans une perspective de développement, il y a dans l'initiative une extension de l'idée et de la démarche, et donc un projet.
Des reportages sur plus de vingt initiatives sont présentés dans la 2 e partie de l'ouvrage, exposant de façon concrète et vécue la dynamique du développement et de la démocratisation, quand le citoyen le plus ordinaire a confiance en son pouvoir (citizen power).
Il s'agit de remuer la civilité dans la société. L'Etat est le régulateur de la société, mais si les conditions pour l'exercice de la fonction régulatrice font défaut, les organisatiosn sociales ne doivent pas démissionner mais, au contraire, s'armer de patience, parce que l'histoire exige de la patience.
Il s'agit de dépasser la structure formelle d'une association et de ses activités pour se pencher sur la finalité de l'ONG, son impact et les valeurs civiles qu'elle propage . Des ONG pourraient se trouver plongés dans des projets, des programmes et des activités qui ne développent pas l'initiative et la participation à l'intérêt général, alors qu'il faut passer de la prestation de service au développement.
L'ouvrage constitue une incitation à renouveler les recherche en sciences humaines au Liban. Une approche renouvelée peut être explicitée en partant de ce propos d'une participante : « Dans mon village le taux des diplômés est très élevé, mais le taux des ordures dans les ruelles est plus élevé encore ! » La violence de ce propos conduit à lier désormais le savoir à l'action dans les programmes d'enseignement, de recherche et de formation scolaire et universitaire, non seulement pour enraciner les valeurs et les comportements de civilité, mais pour entrer de plain-pied dans la citoyenneté, le développement et la modernité.
Il ressort surtout des travaux que l'importance des projets des ONG ne réside pas dans les changements matériels et ostentatoires, mais surtout dans les valeurs civiles que ces projets consolident en société.
La 3 e partie, consacrée à la consolidation des rapports entre les associations et les médias, montre que cette relation n'est au service ni des ONG ni des médias, mais d'une tierce partie : la société, les gens, l'homme. Plus de 60 associations et 40 auteurs ont participé en 1997-1999 aux travaux publiés dans l'ouvrage.
En exergue de l'ouvrage cette réflexion de Serguei Kovalev, dissident soviétique et député à la Douma : « La société civile : Une société qui sait qu'elle n'est pas là pour l'Etat, mais que l'Etat est là pour elle. »