Antoine Messarra (dir.), Observatoire de la paix civile et de la mémoire au Liban (De la mémoire de guerre à la culture de paix), Beyrouth, Fondation libanaise pour la paix civile permanente en coopération avec Ayia Napa Conference Center-Chypre et la Fondation Konrad Adenauer, Librairie Orientale, 2004, 656 p. (en arabe, avec des synthèses en français et anglais).
13 avril : Oublier, mais se souvenir
L'ouvrage de la Fondation libanaise pour la paix civile permanente constitue une œuvre fondatrice et opérationnelle pour la construction d'une mémoire collective, à la lumière de l'expérience cumulée et des souffrances durant les guerres au Liban en 1975-1990 ( Observatoire libanais de la mémoire et de la paix civile , dir. Antoine Messarra, Librairie Orientale, 2004, 656 p.).
Sur la couverture, l'immense banderole signée durant les guerres au Liban par des dizaines de milliers de Libanais, symbole de la résistance civile et en tant que « pacte de paix ». Deux interviews ont été menées avec Issam Khalifé et Amal Dibo sur l'historique de cette banderole qui, selon les auteurs, devrait être exposée au Musée national ou dans un « Musée de la Mémoire au Liban ». En exergue, cette clause de L'Exhortation apostolique : « Certes, il faut maintenir vivant le souvenir de ce qui s'est passé, pour que jamais plus cela ne se reproduise » (no 114).
L'ouvrage comporte les rapports annuels de l' « Observatoire de la paix civile et de la mémoire au Liban » (Tony Atallah), observatoire créé en 1999 par la Fondation, et les actes de cinq séminaires organisés entre 1999 et 2003, avec la participation des 48 membres de l'équipe de l'Observatoire, universitaires, chercheurs, journalistes et acteurs sociaux.
Grille d'indicateurs
L'ouvrage se caractérise par sa méthodologie à la fois théorique et pragmatique sur le problème de la mémoire. A partir de la détermination des « conflits qui revêtent la dimension d'une guerre civile ou qui sont exploités dans cette perspective », l'Observatoire établit une « Grille de 90 indicateurs du pacte libanais de coexistence ». La recherche part aussi de cette problématique : « L'histoire est-elle une science humaine en tant que classification ou est-elle humaine par son contenu, de sorte que l'histoire ne se limite pas à l'étude des gouvernants et souvent des tueurs, mais aussi des tués et des victimes ? »
A qui ce travail est-il surtout destiné ? Le professeur Antoine Messarra écrit dans l'introduction : « Comment protéger et prémunir nos enfants, petits-enfants et toutes les génération futures de Libanais, contre la reproduction d'une guerre civile ou interne, ou exploitée et manipulée en tant que civile dans des enjeux régionaux et internationaux ?
« Problème fondamental pour les jeunes nés vers la fin des guerres ou après la pacification. Allons-nous continuer à apprendre dans l'histoire, c'est-à-dire en reproduisant des idéologies, des comportements et des politiques conflictuelles ou allons-nous, enfin, après plus de cinq siècles de conflit et de consensus, apprendre de l'histoire, c'est-à-dire profiter des leçons du passé et développer une mémoire de contribution nationale ?
« Pour passer de la mémoire de guerre à une culture de paix, il faut une contrition nationale, grâce à des historiens comptables qui fouillent et lisent l'histoire en termes de coût et profit , sous l'angle du peuple qui subit, souffre, réagit et lutte. »
Quatre types de mémoire
L'ouvrage relève que les peuples ont quatre manières d'appréhender leur mémoire :
- La mémoire culpabilisation : Se fondant sur un fait historique réel ou amplifié, on s'acharne à accuser l'autre, exploitant l'histoire pour camoufler d'autres injustices, s'innocenter soi-même et poursuivre après des décennies des coupables lointains et agonisants afin d'alimenter une mémoire qui continue à fouiner une haine originelle. L'acharnement culpabilisateur finit par se retourner contre le culpabilisant qui séquestre et limite l'autre, sans perspective de rédemption, dans un moment historique considéré comme fondateur d'une identité pure et d'une innocence absolue.
- La mémoire conflictuelle : Sous couvert de science historique, des historiens conjuguent le verbe tuer à tous les temps et tous les modes et recherchent la moindre gifle entre deux adversaires, dans une petite bourgade, pour rappeler à tous ceux qui seraient tentés d'oublier que les identités en conflit sont irréductibles et fatales, que l'interculturel est une illusion et que le compromis est une compromission.
- La mémoire bloquée : Le traumatisme provoqué par la souffrance ou l'exode demeure vivace de façon maladive et clinique ou, en politique, il rend un peuple empêtré dans son passé et incapable d'entrevoir des horizons meilleurs sans pour autant renier son patrimoine.
- La mémoire contrition et solidaire : L'éthique historique dépasse la scientificité réductrice de l'histoire. Il ne s'agit pas de remuer les plaies et les souvenirs douloureux, mais d'aborder les souffrances avec authenticité et sous les angles suivants :
- La résistance civile de la population,
- le maintien du moral du peuple malgré la situation de guerre,
- la solidarité des gens face à la guerre,
- les engagements en faveur de la paix,
- le courage et l'espoir malgré les conditions contraignantes,
- le coût des conflits et les bénéfices de la solidarité.
Les travaux de l'Observatoire aboutissent notamment à la conclusion qu' « il faut oublier, mais se souvenir » (Marie-Thérèse Khair Badawi), réhabiliter les nouveaux programmes d'enseignement de l'Histoire, conçus justement dans une perspective de « mémoire solidaire et de contrition », sous la direction du professeur Mounir Abou Asly entre les années 1999-2000 et publiés au Journal officiel (Décret no 3175 du 8 juin 2000, J.O. no 27, 26/6/2000, pp. 2114-2195), et instituer des rites et lieux de mémoire et de deuil, principalement un monument au Centre-ville pour les Disparus, qui sont de toutes les régions, communautés et appartenances et non-appartenances, symbole de la souffrance partagée.
L'Observatoire de la paix civile et de la mémoire poursuit son activité avec une perspective de développement et d'extension.